CHAPITRE XIII
Chroniques mytanes (extraits).
« Le journal de Jeury de Lande-Isle ».
Mon arrière-petite-fille vient d'avoir son premier enfant, et je ne sais toujours pas pourquoi je consacre deux heures par jour à la tenue de ce journal, sinon par narcissisme. Il faut dire que tout le monde ici cultive mon ego et que mes écrits sont notre seul bagage artistique. Mais le pire c'est que, toute la communauté a beau en rire, je suis le seul esprit créateur de ce continent et, conséquemment, j'invente tout : de notre quotidien à notre avenir. Ce matin, par exemple (entre autres et infinis exemples), j'ai décrété que nous devrions installer un groupe ille (ils se sont appelés « illes » !) dans les montagnes septentrionales du continent evre, à tout hasard, histoire de fondre sur leur maudite Citadelle le jour où nous n'aurons aucun choix…
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Depuis qu'il avait été kinton', Ryline couchait dans son lit, à moins qu'elle l'eût installé dans le sien – la différence manquait de subtilité –, alors que lui aussi dormait dedans. Ils dormaient donc ensemble. Enfin, surtout Ryline, puisque lui, après avoir été inconscient trois jours entiers, avait été incapable d'ouvrir simultanément les deux yeux pendant une semaine et somnolait encore vingt heures par jour. Mais maintenant, quand il était éveillé, son cerveau fonctionnait – d'ailleurs si bien que le reste de son corps fonctionnait aussi – et la situation ne pouvait plus demeurer anodine ou simplement embarrassante.
Lorsque, cette nuit-là, la none le rejoignit, Lodh Ilodi Lodj avait pris la ferme décision d'aller dormir ailleurs ou par terre, de lui demander de regagner sa chambre ou toute chambre libre, de faire semblant d'en écraser pour la nuit, de ne pas faire semblant mais de ne rien faire, de se pelotonner contre elle comme s'il n'avait pas froid mais que… Bref, Lodh avait décidé de persévérer dans la timidité, la maladresse et la niaiserie qui lui allaient si bien mais dont il souffrait quelque peu.
Ryline referma la porte derrière elle, marcha jusqu'au pied du lit et ne se déshabilla pas.
— Toi pas dormir, tant mieux, déclara-t-elle. (Il se demandait comment, dans ce noir d'encre, elle pouvait savoir qu'il était réveillé.) Comment toi être, ce soir ?
Il savait avoir récupéré l'essentiel de sa forme. Il l'expliqua par un monosyllabe gargouillesque.
— Eh bien, tant mieux aussi, commenta-t-elle. Parce que moi marre jouer mère poule.
Merde ! ne pensa-t-il pas, pour une fois, tant il était rafraîchi. D'ailleurs, il n'eut pas le temps de penser : Ryline s'allongea sur lui et se mit à l'embrasser à pleine bouche, sans qu'il pût mieux faire que lui rendre la même passion. Ils s'envolèrent très vite, très loin, mais pas autant qu'ils l'eussent souhaité.
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Fyrh n'ouvrit pas la porte, il la défonça et s'arrêta, une seconde interdit. Plusieurs fois, ces derniers jours, il était venu rendre visite à Ryline alors qu'elle veillait sur le rétablissement de Lodh. Il ne s'attendait pas précisément à les trouver l'un dans l'autre en pleine joute érotique.
— Excusez-moi, commença-t-il doucement. (Mais, voyant que leur ascension touchait au sommet et que sa présence ne pouvait plus les arrêter, il haussa le ton :) Merde ! Désolé, mais faut se dépêcher !
À cheval sur Lodh, Ryline explosa et s'affaissa sur lui. Lodh l'attrapa aux hanches et la redressa pour accélérer furieusement et se cambrer deux fois d'expirations libératrices.
— Merde, magnez-vous ! hurlait Fyrh. Les sys sont dans le castel !
Les amants prirent conscience de la présence de Fyrh en même temps qu'ils comprenaient ce qu'il disait. Ils ne cherchèrent pas à savoir à quoi il avait assisté, s'arrachèrent du lit et se jetèrent sur leurs vêtements.
— Explique, demanda Lodh.
— Laïji vient de me réveiller. Deux Blancs et une trentaine de Hautes Couleurs ont enfoncé le portail. Ils cassent tout et s'en prennent à tout le monde… Ils ont ces trucs, là, des dugs.
— Trahison, laissa tomber Ryline.
— Ronan, sûrement, approuva Fyrh. Venez. Deg et Laïji nous attendent chez Agade.
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Dans l'appartement de la braine, ils retrouvèrent les deux mystes, Mart, Haÿn, un braine qu'ils ne connaissaient pas et Agade elle-même.
— Ça va mal, les accueillit Deg. Ils sont là pour tuer et ils tuent, sans distinction.
— Il y a deux mystes avec eux et un qwest, enchaîna Mart. Plus huit de leurs bestioles. Ils savent exactement qui est ici.
Il faisait allusion à Lodh et Fyrh, en tant qu'illes.
— Les mystes sondent à tour de bras. Ce sont des hommes de Nadija, trop forts pour la plupart d'entre nous, précisa Laïji. Le qwest est le conseiller personnel de Iodeki-evre, c'est un spécialiste des coups de mains dos… Il doit y avoir deux ou trois cents sys autour de la propriété.
— Tu l'as sondé ? interrogea Fyrh sèchement.
— J'ai essayé ! (Laïji était en colère, mais pas forcément contre Fyrh.) La descente est chapeautée par la Citadelle, plusieurs mystes veillent sur l'équipe. Je me suis rétractée très vite, avant d'être localisée. Comprends bien, petit ille, je n'ai pas peur. J'agirai quand il le faudra.
Les deux mystes se figèrent d'un coup, quelques secondes. Quand ils retrouvèrent leur visage habituel, ils étaient blafards.
— C'est la grande épuration, annonça Deg. Des amis nous préviennent que d'autres milices s'abattent un peu partout dans la Cité et la Citadelle…
— Comment nous sortir ? l'interrompit Ryline.
— Par les murs, répondit Agade. Ils sont doublés de galeries presque partout et rejoignent un réseau souterrain qui…
Elle s'attrapa le crâne à deux mains, hurla et s'effondra, morte. Dans la seconde, l'autre braine subit la même agression mentale et s'écroula en bavant. Puis il s'éteignit.
— Par ici ! cria Deg. Ils nous ont trouvés.
Il leur fit traverser l'appartement, la terrasse qui le reliait à une autre suite, et leur ouvrit un pan de mur derrière lequel descendait un escalier si étroit qu'Haÿn dut le dévaler en crabe. Le myste continuait à parler en courant :
— Ils ne peuvent pas trouver d'autres entrées, ni les sorties. Tous ceux qui les connaissent sont protégés par un verrou ordonnant le suicide mental à la moindre tentative d'effraction. Mais ils vont nous suivre à la trace. Il leur suffit d'espionner Haÿn.
Haÿn s'arrêta net.
— Compris, dit-il. Je les attends.
Sa décision était définitive.
— Déconne pas, warsh de mes deux ! le sidéra Lodh. Si tu restes, je suis obligé de rester aussi… Tu sais bien que Min' et moi veillons sur toi. (Il n'était pas mécontent de sa vivacité d'esprit.) De plus, ils se débarrasseraient des fioritures et investiraient Mart ou Ryline. Qu'ont-ils à foutre que nous sachions ou pas ce qu'ils font ?
— Où est Min' ? riposta le warsh.
Bonne question, songea Lodh. Il la sentait dans un recoin de son esprit, présente, pas trop loin, mais il était incapable de la localiser.
— Demande à Liet', répondit-il.
Liet' s'accrochait tant bien que mal aux épaules de Fyrh. Elle n'en savait guère plus que Lodh : Min' était dans un endroit sombre, elle courait vers eux en rasant les murs. C'était peut-être à l'autre bout de la ville.
Lodh prit Haÿn par le bras et le tira dans l'escalier.
— Si tu veux te sacrifier pour nous, tu auras toujours une occasion quand nous serons dehors.
Haÿn se laissa guider, à moitié convaincu.
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À un moment, – ils devaient être sous le parc, dans un souterrain peu profond –, Deg s'arrêta et s'appuya contre la paroi. Laïji l'imita, à peine moins pâle que lui.
— C'est un… un véritable carnage, là-haut, expliqua-t-elle, la voix cassée. Nous le percevons même sans le vouloir, tellement c'est horrible.
— Tous ces cerveaux qui crient… (Deg était plus fragile que Laïji.) Pourquoi, Laïji, pourquoi ?
— Parce qu'ils rêvent de changer Mytale ! (La myste le secoua, physiquement.) Remue-toi, Deg !
Ils se remirent en route et, quelques minutes plus tard, émergèrent dans un hangar, à une rue du castel. Mart et Deg détruisirent l'issue de la galerie en déboîtant les poutres maîtresses, préparées dans cette intention.
— Il leur faudra une demi-heure pour trouver une autre sortie ou revenir sur leurs pas. (Mart était très froid et très calme.) C'est le moment, Laïji-myste.
Laïji hocha la tête. Ses traits se contractèrent, puis se décontractèrent presque aussitôt.
— Vingt tous les cinq cents mètres autour du castel. Pas de dugs, annonça-t-elle. Deux groupes sur notre trajectoire ; un dehors, inévitable, l'autre à l'entrée des traboules. Il faut se battre, maintenant, ils m'ont repérée.
Elle s'approcha du portail. Deg était derrière elle.
— Ils arrivent, reprit-elle, les yeux clos. Vous quatre, (elle désignait les illes et les nones) courez droit devant, toujours vers le bas. Ne vous occupez pas de ce bataillon, seulement du suivant. (Elle se tourna vers l'a-warsh.) Haÿn, c'est ton heure, fonce sur les Verts, traverse-les, nous nous chargeons des Bleus et du do. Rejoins Fyrh, Lodh, Ryline et Mart aux traboules. Tu auras huit secondes. Maintenant.
Elle poussa un cri d'une violence telle que tous eurent l'impression que c'était lui qui arrachait le portail de ses gonds et le précipitait sur les sys qui se ruaient vers eux. Le bois heurta les warshs de plein fouet.
— Courez ! hurla Deg aux illes et aux nones, médusés.
Haÿn fondait déjà sur les Verts. Du hangar, jaillissait un vol de caisses de toutes tailles. Les mystes déchaînaient leurs pouvoirs télékinésiques. Haÿn comptait. Chaque seconde enrichissait son Tableau de Chasse d'une victime supplémentaire. Il était trop fort, trop rapide pour des Verts tétanisés par le cyclone d'objets qui leur tombait dessus. À huit, il avait « traversé » les sys et courait derrière les a-mutes ; à gauche et à droite, il entendait d'autres bataillons se précipiter sur les mystes ; devant, au-delà des fuyards qu'il rattrapait rapidement, il apercevait déjà la troupe qui gardait l'accès aux traboules.
Quand Haÿn arriva à la hauteur de Lodh, le hangar explosa, sans bruit, sans chaleur. Ils sentirent seulement le souffle de la déflagration et entendirent le hurlement de Deg. D'autres mystes avaient répondu aux pouvoirs de Laïji.
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C'est foutu, songea Lodh lorsque Haÿn le dépassa pour se jeter sur les warshs qui interdisaient le refuge labyrinthique des traboules, dans lesquelles devaient les attendre les nones que Ryline (leur Ryline !) avait rencontrés pendant son kinton'. Il se fit aussi remarquer qu'il ne devait pas être complètement rétabli, car ses poumons le brûlaient et tous étaient devant lui. Il vit Mart et Ryline s'agenouiller à vingt mètres des sys et les aligner de leurs dardelles, mais leurs tirs étaient imprécis et les warshs se protégeaient le visage. Il vit Haÿn percuter le do sans ralentir d'un millimètre seconde, mais le do parvint à s'accrocher à un de ses soldats et à retenir l'élan de l'arrivant. Il vit Fyrh dégainer sa dague et Liet' bondir de ses épaules vers les yeux d'un Bleu.
Il se sentait inutile et lent ; il se retourna pour voir d'où surgirait la mort. Et elle n'était pas loin, d'au moins trois Couleurs, lancée depuis le vide qu'avait laissé le hangar. Elle devait peser douze ou quinze fois deux cents kilos. Quatre. Il stoppa en se tournant face aux renforts sys. Trois. Il emboîta le manche et la lame de sa dague. Deux. Il se campa sur ses jambes, l'arme haute. Un. Il se sentait invincible.
Le décompte se poursuivit par fractions mais n'atteignit jamais zéro, remplacé par les warshs. Il abattit la lame et s'écarta pour laisser le premier Vert s'écrouler à ses pieds, le cerveau transpercé. Le second qui arracha la dague des mains d'un seul revers de pince et roula sur lui-même, deux centimètres d'acier dans l'œil droit. Les gorges des troisième et quatrième se déversèrent sur lui. La tête du cinquième le frappa à la poitrine. Le cadavre du sixième l'évita de justesse. Celui du septième, étêté, le propulsa sur les fesses à la hauteur de Ryline. La none ne s'occupait plus de lui. Elle ajustait les sys autour de la tornade « Haÿn » en riant. Liet' rebondissait de mur en warsh, de warsh en mur, toujours à hauteur d'yeux, crachant, sifflant, feulant, hurlant sa haine de vingt kilos.
Oui, Ryline pouvait rire, comme Fyrh riait en abattant son second sy : Boule-de-poil était rouge d'un sang qui n'était pas le sien, elle était insaisissable. Mais ils riaient d'une joie panique que Lodh réalisa enfin quand les numéros huit, neuf, dix et onze s'emmêlèrent dans les douze à quinze, alors que Min' et Sen' ralliaient Liet' pour soulager Haÿn des rares warshs encore debout.
Min' et Sen', mais pas Path… Elle leur avait envoyé Sen' ! Elle… Dans un élan d'une générosité absolue, Lodh dédia une larme de gratitude à Path Oupatou Patj et perdit enfin conscience, si l'état dans lequel il était depuis que la pince lui avait à moitié cisaillé le poignet gauche pouvait s'appeler conscience.
Il ne vit pas les nones surgir des traboules pour abattre de cent dardelles les sys et les dugs qui accouraient du castel, ni Haÿn le ramasser et le porter à bout de bras dans le dédale de venelles, ni Fyrh examiner fébrilement Liet', et pleurer sa joie de la constater indemne, ni Laïji apparaître du néant, blessée en dix endroits d'éclats de bois, sanglotant, vomissant la mort de Deg, ni Ryline, celle des nones et la sienne, gifler Laïji et lui ordonner de contacter Rib, bien avant de s'enquérir de sa santé. Il ne vit rien de tout cela, mais il « entendit » Min' jusque dans son subconscient et, dans son rêve comateux, il se demanda d'où les ksins tenaient leur sens de l'humour.
J'ai choisi Ryline comme Tag' avait choisi Audham, Lodh-ille. Tu n'es pas jaloux ?